Depuis ses débuts, Nadia Tereszkiewicz trace un parcours qui refuse le snobisme autant que les frontières. Après des débuts fracassants avecLes Amandiers, elle est passée parBabysitter,Rosalieou encoreL’Île Rouge, l’actrice poursuit son exploration des identités mouvantes en incarnant la mère de Christophe Honoré dansMariage au goût d’orange, présenté au Festival de Cannes en cette édition 2026, et en rejoignant la quatrième saison de la très courue sérieThe White Lotus, qu’elle tourne entre deux tapis rouges cannois à Saint-Tropez. Pour Nadia Tereszkiewicz, le cinéma est un espace d’émancipation. C’est ce que raconte sa voix dans le documentaireUne vie manifestede Jean-Gabriel Périot, sélectionné dans la section Cannes Classics et consacré à la figure radicale qu’était Michèle Firk.
On entend votre voix dans Une vie manifeste, qui porte sur le destin de la militante et critique Michèle Firk. En quoi son parcours vous a-t-il interpellée?
Son destin est extraordinaire. Michèle Firk est née en 1937. Elle rêvait de devenir cinéaste, ce qui était très difficile en tant que femme, tout en menant en parallèle des actions illégales : elle a soutenu le FLN, vécu à Cuba pendant la Révolution, participé à des guérillas, organisé des projections de films interdits pour des Algériens vivant dans des bidonvilles à Nanterre… Le réalisateur, Jean-Gabriel Périot, a enquêté pendant très longtemps. Il a commencé par retrouver ses critiques de cinéma publiées dansPositif, puis il a rencontré sa sœur, qui lui a confié des journaux, des notes personnelles… Grâce à cela, il a pu construire un documentaire qui raconte à la fois son activisme, son désir de cinéma et sa vie intime. C’était une femme qui revendiquait sa liberté sentimentale et sexuelle, qui parlait de grand amour comme d’égalité entre les hommes et les femmes. Ses textes sont bouleversants, d’une modernité dingue… Une vie manifeste questionne nos propres engagements et la façon dont le cinéma peut devenir une arme.
Le cinéma vous aurait-il affranchie, vous aussi ?
Pour une personne comme moi, longtemps contrainte par la danse, le cinéma a représenté une forme de liberté. Il m’a permis de grandir, et de me sentir engagée à travers ce que racontent les films que je choisis… Depuis que j’ai commencé à tourner, à 21 ans, je me suis construite à travers les rôles, tous complètement différents les uns des autres. Chacun d’entre eux contient une petite partie de moi…Babysitterm’a questionnée sur la sexualisation des jeunes femmes, sur ce que les autres projettent sur nous.Rosaliem’a amenée à réfléchir à la notion de beauté, de bonté, de ce qu’est censé être une femme désirable.Les Amandiersm’a poussée dans des zones de jeu très déstabilisantes, où j’ai découvert des émotions que je ne connaissais pas chez moi.Comme je n’ai pas vécu certaines expériences, le cinéma m’a permis de traverser des questions cruciales : qu’est-ce que c’est qu’avorter ? Consacrer sa vie à l’art ? Désirer une forme d’émancipation ? Par exemple, chez Robin Campillo, dans les années 1960 de L’Île Rouge, je jouais une femme dont le désir de liberté ne pouvait pas totalement s’accomplir à cause de son époque, de sa famille, de sa condition… C’est très important pour moi de savoir pourquoi je fais un film : chaque choix est politique, même quand le sujet ne l’est pas explicitement.