La douloureuse création d’une icône
Dans son enquête Sexisme Story, Loana Petrucciani (Seuil, 2021), le journaliste Paul Sanfourche raconte comment Loana a été choisie par Endemol : observée dans un bar de la Côte d’Azur, évaluée à travers le regard des autres, réduite à l’effet que son corps produisait. Si elle attirait les regards dans un lieu public, alors elle ferait de l’audience à la télévision. La production de la nouvelle télé-réalité de M6 la surnomme “la Pamela du 06” ou “la Marilyn du Loft”. La référence à Marilyn Monroe n’a rien d’innocent. D’ailleurs, elle évoque Britney Spears : même blondeur icônisée, même hypersexualisation, même dépossession de soi. Comme si certaines figures féminines étaient condamnées à devenir les supports de projections misogynes collectives, jusqu’à s’y perdre.
Dès son entrée dans le jeu, tout est orchestré : Loana devient un personnage exagérément sexualisé, à la narration toujours imposée. Puis vient la scène du 28 avril 2001. Dans la piscine du Loft, avec Jean-Édouard Lipa. Filmée, diffusée, disséquée. Le scandale éclate, mais ce n’est pas l’exposition qui choque : c’est elle. Son corps. Son comportement. Sa sexualité. Loana est jugée, insultée, dépossédée de son intimité. Parce qu’elle est une femme. À l’extérieur, la machine médiatique s’emballe : sa vie privée est fouillée, son histoire familiale exposée, sa fille instrumentalisée. Elle devient “la mère indigne”. Une étiquette de plus. Une violence de plus.
Fin de tournage de Loft Story, en mai 2001.©William Stevens / Getty Images
Même lorsqu’elle publie Elle m’appelait… Miette (Fayard, 2001), vendu à plus de 100 000 exemplaires, sa parole lui échappe encore : le livre est en partie écrit avant même qu’elle n’y consente réellement. Sa voix est confisquée, encore. La suite est connue, ou plutôt, elle est consommée. Ses réussites sont ignorées. Ses échecs sont exploités. Ses souffrances relayées par la presse deviennent source de divertissement : prises de poids, hospitalisations, overdoses, tentatives de suicide… Lorsque Loana dénonce les violences de son ex-compagnon, le doute persiste. Sa crédibilité a été détruite depuis trop longtemps. En 2024, Loana est invitée à raconter en direct le viol avec séquestration dont elle vient d’être victime. Pendant ce temps, les images de la piscine continuent d’être monétisées, la série Culte débarque sur Prime Video et certains téléspectateurs ne la regardent que pour “revivre” cette fameuse scène volée. Ses traumatismes alimentent des programmes cyniques pour qui aider n’a jamais été l’objectif. Faire du chiffre, si.
En effet, Loana Petrucciani n’a pas été abandonnée en un jour. Elle l’a été progressivement, tout au long de sa vie. Sa mort n’est pas un accident. Elle est l’aboutissement d’un système qui fabrique des stars pour mieux les détruire. “Et nous, on regardait. Elle est devenue une bête de foire que l’on observe sombrer pour se rassurer que tout va bien”, résume Constance Vilanova. Elle ajoute : “Loana n’est pas une exception. Elle est un modèle”, soulignant le sens le plus cruel du terme. D’autres après elle ont été choisies pour les mêmes raisons. “On retrouve souvent les mêmes profils : des jeunes femmes issues de milieux populaires, souvent sorties tôt du système scolaire, avec un besoin d’argent, un rapport assumé à la notoriété, mais aussi des parcours marqués par la violence.” Elles ont été exposées, sans véritable accompagnement, puis réduites au silence.
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Un personnage aussi détesté qu’aimé
Voilà le paradoxe : la figure de Loana a aussi suscité beaucoup d’amour. Et c’est encore le cas aujourd’hui. On le voit dans les nombreuses réactions qui pullulent sur les réseaux sociaux, suite à l’annonce de sa disparition. Preuve que sa personnalité a profondément marqué plus d’une génération, et que beaucoup de jeunes femmes se sont reconnues en elle. Mais cette affection coexiste avec autre chose : une forme de voyeurisme. Constance Vilanova le confirme : “il y a une fascination, parfois morbide, pour sa descente aux enfers, que ce soit à travers ses apparitions télévisées ou encore aujourd’hui, dans les réactions suscitées par sa mort. C’est toute l’ambivalence : on peut à la fois aimer une personne et participer, collectivement, à un système qui la met en danger.” C’est là que le regard misogyne opère pleinement. Au fond, Loana n’a jamais vraiment été écoutée : elle a été regardée, commentée, jugée. Mais rarement entendue.