Conduire vers l’amour
Vous l’aurez compris : l’histoire qui unit les deux protagonistes de Du fioul dans les artères est avant tout une histoire d’amour. Sa genèse remonte à 2020, au moment du confinement provoqué par la crise du Covid-19. Pierre Le Gall et son compagnon de l’époque, dont le mode de vie était jusqu’alors marqué par l’itinérance, se retrouvent à cohabiter pour la première fois. “On a passé quarante jours collés l’un à l’autre. C’était merveilleux, mais ça m’a aussi permis de comprendre que, le reste du temps, notre relation était traversée par la distance, les empêchements et le manque.” En parallèle de ses réflexions intimes, le cinéaste commence à s’intéresser à ces fameux “métiers essentiels” oubliés de l’État : infirmiers, éboueurs, caissiers… À la télévision comme à la radio, ces professionnels indispensables à la gestion de l’épidémie font l’objet d’une brève mise en lumière. Parmi eux, les routiers captivent particulièrement Pierre Le Gall, qui se projette dans leur expérience de la solitude. Très vite naît alors le désir de les représenter à l’écran… et le voilà lui-même embarqué sur les routes. Le scénario s’écrit au plus près du bitume, aux côtés d’un ami chauffeur, avant de se prolonger dans le travail des comédiens, initiés à la conduite comme à l’univers des routiers. L’intention du réalisateur n’est jamais de romantiser artificiellement un environnement rude ou austère, mais plutôt de révéler l’humanité qui s’y loge. Pour cela, il insuffle à son film une tendresse précieuse. Et beaucoup d’humour. “Je me suis inspiré du travail d’Ira Sachs, un réalisateur que j’adore et qui se trouve d’ailleurs en Compétition officielle à Cannes cette année. Je pense notamment à une scène de sexe entre Adèle Exarchopoulos et Franz Rogowski dans Passages : elle tombe par terre et éclate de rire. Je trouve ça génial parce qu’au lieu d’avoir l’impression d’être pris en otage dans leur intimité, je deviens leur complice. En fait, pour moi, l’humour crée de l’empathie.”
Parce que Du fioul dans les artères est aussi un récit physique et sensoriel, Pierre Le Gall fait appel à la coordinatrice d’intimité Stéphanie Chene, déjà à l’œuvre sur La Vénus électrique, L’Engloutie, Emilia Pérez ou Emmanuelle. “Je voulais que les acteurs puissent se sentir parfaitement à l’aise dans leur corps afin de pouvoir ensuite se trouver l’un l’autre. L’objectif était de définir, avant même le tournage, quels étaient leurs gestes d’amour.” Chorégraphe de formation, Stéphanie Chene devient ainsi le réceptacle des doutes, des peurs et des envies des comédiens. Sans doute est-ce ce qui permet à Alexis Manenti d’incarner un amoureux – gay, qui plus est – avec autant de générosité et de conviction. “Ma référence ultime, c’est Sur la route de Madison. Il y a ce moment où Meryl Streep remet machinalement en place l’étiquette du pull de l’homme qu’elle l’aime, sans même rendre compte, alors qu’elle est au téléphone avec sa voisine. Ce geste dit tout de l’amour qu’elle éprouve pour lui. C’est exactement ce que je cherche.” À l’écran, cela se traduit par la poursuite d’un camion rouge passion et des appels vidéo chargés de caresses verbales. Car s’il y a bien une émotion qui parvient à percer les paysages mélancoliques filmés par Pierre Le Gall, c’est la dévotion. Celle qui pousse à rompre sa solitude pour aimer follement. Après tout, n’est-ce pas ainsi que naissent les plus grandes romances ?