Voilà bientôt deux ans que la nouvelle scène musicale de New York est devenue l’une des plus excitantes au monde (juste après celle de Copenhague, si l’on est honnête). Des nouveaux visages du rock, comme Cameron Winter et son groupe Geese, aux trublions électroniques auxquels on doit le retour en force du terme “indie sleaze” (avec The Dare en tête de file), la ville qui ne dort jamais connaît une renaissance post-pandémie salvatrice. Comme si tous les sales gosses (“brats” en anglais, le nom bien choisi du dernier album de Charli xcx sorti en 2024) de ses quartiers plus ou moins chics s’étaient réveillés avec l’irrépressible besoin de faire la fête toujours plus vite, toujours plus fort. Shanny Wise et Jackson Walker Lewis, qui forment le passionnant duo Fcukers, en sont un très bel exemple. L’une vient de Los Angeles, l’autre est un new-yorkais pur souche. Sans surprise, leurs routes se croisent pour la première fois au cœur d’une soirée en 2022. Elle est serveuse, lui cherche une voix pour accompagner un nouveau morceau qu’il a composé, “Homie Don’t Shake”. Quatre ans plus tard, les voilà qui dévoilent leur premier album en tant que duo : Ö. Un opus rafraîchissant et superbement produit, qui réunit les meilleurs talents de la musique américaine d’aujourd’hui, du producteur Kenneth Blume (également connu sous son alias Kenny Beats) à Dylan Brady, figure émérite de l’hyperpop grâce à son groupe 100gecs. Il n’en fallait pas davantage pour nous donner envie de comprendre la trajectoire de Fcukers et les raisons de leur succès démentiel, qui les a déjà menés à se produire sur les scènes du monde entier, ainsi qu’à séduire des stars de la musique comme James Murphy (LCD Soundsystem) et Julian Casablancas (The Strokes).
“De l’indie rock pour bobos chiants”
“Franchement, nous, on aime surtout s’amuser”, souffle Shanny Wise depuis notre écran. Celle-ci est à Londres, comme son compère Jackson Walker Lewis, qui tarde à se connecter. Ce qui nous laisse le temps de débuter l’interview avec la première moitié de Fcukers, à la fois cocompositrice, coproductrice et chanteuse du groupe. Si Fcukers est un duo à l’énergie club revendiquée, il émane de sa meneuse une tranquillité douce, que l’on n’aurait pu imaginer. Sur scène pourtant, elle apparaît avec le même flegme, planquée derrière ses lunettes noires qu’elle ne quitte presque jamais. Posture snobinarde ou timidité déguisée ? Face à ses réponses, bien plus courtes que celles de son collègue, on penche pour la seconde option. “Ne vous fiez pas à ce qu’elle vous raconte, sourit Lewis après avoir rejoint le Zoom avec ses écouteurs filaires et sa bonne humeur. Elle sait s’amuser, mais elle n’aime pas trop se la raconter.” Et d’ajouter : “D’ailleurs, je crois que les gens ne se rendent pas compte que c’est une excellente musicienne. Elle a un vrai niveau technique, et ça me peine que les gens ne le voient pas.”
Avant de devenir les enfants terribles de l’électro avec Fcukers, Shanny Wise et Jackson Walker Lewis ont roulé leur bosse dans le milieu de l’indie rock. La première, fille d’une professeure de musique, apprend la guitare et la basse à 12 ans et connaît ses premiers succès en jouant dans des groupes de jazz au lycée. Installée à New York depuis une dizaine d’années, elle se fait d’abord connaître en tant que meneuse du groupe The Shacks, sorte d’écrin de nostalgie de la pop des années 1960 et de son psychédélisme suranné. Son grand coup d’éclat ? Une reprise du “This Strange Effect” de Ray Davies, utilisée par Apple pour la publicité de son nouveau téléphone en 2017. Jackson Walker Lewis vient lui aussi d’une tradition organique, puisqu’il s’est formé à l’adolescence par la guitare, puis par la batterie. “Mon père, s’il n’était pas musicien lui-même, écoutait beaucoup de choses différentes, des Happy Mondays à Primal Scream, en passant par My Bloody Valentine, se souvient-il. Ce n’était pas le cliché du papa fan de Led Zeppelin, il avait des goûts un peu plus pointus que ça.” Lui aussi fait ses débuts avec un groupe d’indie : Spud Cannon, qu’il forme avec son ami Ben Scharf (également membre de Fcukers aux débuts du groupe, il en a depuis quitté les rangs). C’est ce dernier qui, dans un entretien auprès du magazine NME en août 2024, évoque leur lassitude commune de “ces conneries d’indie rock pour bobos chiants”. Lewis, influencé par un cousin DJ plus âgé, a des envies de house. Et d’une voix qui pourrait l’accompagner.