C’est en l’envisageant à rebours que Christophe Honoré revisite Emma Bovary, interrogeant la représentation des héroïnes d’aujourd’hui, le regard masculin, l’héritage de Flaubert et les possibilités d’émancipation. Ou comment honorer un mythe littéraire tout en le bousculant.
Vogue. Pourquoi avoir choisi Flaubert… et Emma Bovary ?
Christophe Honoré. Parmi mes précédentes pièces, Les Idoles et Le Ciel de Nantes étaient liées à des imaginaires très personnels. La première portait sur des personnalités emportées par le sida que j’aurais rêvé de rencontrer en arrivant à Paris, la seconde s’articulait autour d’une mémoire familiale. J’avais donc envie de renouveler les formes, de me confronter à un autre écrivain. Après mon travail sur Proust, j’ai eu envie de passer du temps avec Flaubert. Au début, je pensais à Bouvard et Pécuchet. Mais dans Madame Bovary, il y avait quelque chose qui m’intéressait beaucoup en tant que metteur en scène masculin : ce que cela signifie, après #MeToo, de s’intéresser à une héroïne, et donc une actrice, sans cesse heurtée par le récit.
Une “tourterelle captive” écrit Flaubert, qui la fait mourir. Mais pas vous. Pourquoi ?
Parce que cela convoque des réflexions que l’on ne peut plus guère évacuer aujourd’hui, et qui m’interrogent depuis un échange avec Geneviève Brisac, avec qui j’ai coécrit le film Non ma fille, tu n’iras pas danser. Par souci d’efficacité dramaturgique, j’ai d’abord pensé faire mourir la protagoniste. Geneviève a refusé car cela entraînait un jugement moral du spectateur, une punition… Concernant Bovary Madame, je ne voulais pas qu’elle meure. Il fallait qu’elle raconte sa vie.
Dont un acte dans un cirque qu’elle a rejoint après sa fuite, où Emma tient ces paroles bouleversantes : “Avant j’étais à plaindre, désormais je suis à vendre.”
Oui, car cette troupe ambulante veut vendre des billets. Emma se retrouve de nouveau captive, après l’avoir été de son milieu social, de ses illusions perdues, des hommes. Le cirque met en valeur autant qu’il piège… Tout comme Flaubert joue avec le lecteur : il expose le cliché, s’en moque, mais en révèle aussi sa beauté.
En détournant ces codes narratifs, en explorant le méta, en faisant entendre de la variété française convoquant les lectures d’Emma Bovary, peut-on dire qu’il s’agit davantage d’une interprétation que d’une adaptation ?
En effet, on ne transforme pas le roman en pièce de théâtre. On crée un spectacle d’après lui, et c’était un défi. On entend même du Michel Sardou dans la pièce ! Or, ce qu’on qualifie de mauvais goût peut servir à dialoguer avec le spectateur contemporain… Au théâtre, je ne peux pas m’empêcher de faire revivre les morts, de les nourrir de ce qu’ils ne sont pourtant pas censés connaître. C’est un personnage de papier qu’on réincarne, mais aussi Flaubert. J’ai relu ses correspondances, j’ai revu les films de Chabrol et Minnelli ou Une femme mariée de Godard. Le méta, le fait d’explorer une œuvre et de la commenter dans le même mouvement, c’est postmoderne. Cela rejoint ce que j’ai admiré quand j’étais étudiant. Et cela influence toujours mon travail de metteur en scène.