C’est un exercice presque masochiste pour les mordu·es de littérature. Si l’on ne devait avoir lu qu’un livre, lequel serait-il ? Quels romans nous ont enseigné nos valeurs, ont transformé notre vision du monde, offrent une lecture différente à chaque étape de la vie, au point d’y revenir toujours comme à un repère ? La réponse est bien sûr subjective. Il y a toutefois de grands classiques qui au fil du temps ont mis tout le monde d’accord, ou presque, parfois pour l’époque qu’ils incarnent, parfois pour les valeurs qu’ils enseignent, pour leur point de vue narratif ou tout simplement pour la beauté des phrases. En comparant les listes diverses établies au fil du temps par les journaux, les éditeurs, les auteurs et, bien sûr les lecteurs français ou anglo-saxons, voici ceux qui trônent inlassablement en tête du classement. Une base déjà très riche pour qui voudrait se plonger dans la littérature.
Moby Dick de Herman Melville (1851)
Moby Dick est avant tout une histoire d’une quête de vengeance à travers les flots impétueux. Le marin Ismaël, narrateur du récit et incarnation de la figure de l’écrivain Herman Melville, conte la colère de Achab, capitaine du balainier Pequod, à la recherche du cachalot blanc géant qui lui a mordu la jambe lors d’un précédent voyage en mer. L’occasion pour l’auteur de déployer, à travers ces deux protagonistes, deux visions du monde et deux attitudes que tout oppose. Pour écrire Moby Dick, Herman Melville a puisé dans sa propre vie, lui qui fut marin entre 1841 et 1844, notamment sur des baleiniers. Le cachalot blanc Moby Dick s’inspire à ce titre d’un animal bien réel : une baleine albinos prétendument impossible à capturer, Mocha Dick, tandis que la fin du livre s’inspire quant à elle du naufrage du baleinier Essex en 1820.
Échec à la fois critique et commercial lors de sa sortie en 1851, il faut attendre le XXème siècle (et donc, la mort de son auteur) pour que le roman d’aventures ne soit relu et apprécié à sa juste valeur. Ainsi, la chasse à baleine peut être lu plutôt comme une quête de sens désespérée, éclairant avec justesse la complexité de l’âme humaine, ses peurs et de ses obsessions.
Anna Karénine de Léon Tolstoï (1878)
Lire Anna Karénine pour la première fois change à jamais votre perception des gares, et des trains qui filent à toute allure – motif récurrent du roman et plus que jamais annonciateur d’une fin funeste. En prenant pour cœur de son récit l’adultère commis par Anna Karénine et le comte Alexei Kirillovich Vronsky, qui scandalise la haute société de Saint-Pétersbourg, Léon Tolstoï s’arroge le droit d’aborder des thèmes aussi larges que la trahison, la foi, la famille, le mariage et enfin la société russe impériale. Il choisit à ce titre d’installer son histoire dans le contexte des réformes libérales lancées par l’empereur Alexandre II de Russie et des transformations sociales qui en ont résultées.
On peut lire Anna Karénine comme un livre à cheval entre les mouvements réalistes et modernistes. La lecture des journaux de Léon Tolstoï éclaire sur cette transition, lui qui écrivait son insatisfaction suite aux premières séances d’écriture, remaniant à multiples reprises son récit. Sans jamais émettre de jugement moral sur ses protagonistes, l’auteur fait du personnage d’Anna Karénine une sorte de symbole de résistance, au cœur d’un système de contrôle épineux des comportements sociaux – jusqu’à en faire l’une des plus célèbres héroïnes de la littérature mondiale.
À la recherche du temps perdu de Marcel Proust (1914)
Il y existe de nombreuses manières de lire les sept times de La Recherche de Marcel Proust. L’une d’elle, et peut-être notre favorite, est d’y percevoir une théorie absolutiste sur le rôle et les qualités de la littérature. Ainsi, La Recherche semble avoir été imaginée comme le roman parmi les romans, le livre ultime. Sa réussite tient sans doute en ce qu’aujourd’hui encore, la saga de l’écrivain est encore pleinement perçue comme telle. Un sacerdoce de la littérature donc, ou une quête éperdue de la justesse, débutée par Du côté de chez Swann, dès 1913.
Ulysse de James Joyce (1920)
Adulé par les uns et détestés par les autres, le Ulysse de James Joyce est l’un des chefs d’œuvre les plus déroutants de la littérature mondiale, tant son style peut sembler indigeste à première vue. Prenant racine un beau jour de juin 1904, le récit retrace une Odyssée, celle de Leopold Bloom dans la ville de Dublin. Agent publicitaire juif hongrois est inconsolable depuis la perte de son fils, il erre dans la capitale irlandaise et croise l’artiste tourmenté Stephen Dedalus, qui vit dans la culpabilité depuis la mort de sa mère.


