Il est facile de s’identifier à la Messy girl. Cette fille désordonnée qui, semble-t-il, assume sans complexe ses imperfections. Un personnage confus, parfois chaotique, qui s’oppose frontalement à l’image lisse et maîtrisée que la société, et par extension Hollywood, attend des femmes. Si la Messy girl séduit autant, c’est parce qu’elle ressemble à une femme du monde réel. Remise au goût du jour par Charli xcx et son album Brat, elle cultive une esthétique de lendemain de fête et une franche désinvolture, en rupture avec les personnages féminins trop sages, longtemps cantonnées aux rôles de mères ou d’épouses d’un protagoniste masculin jugé, lui, plus intéressant. Car pendant longtemps, seuls les hommes ont eu le droit d’être indépendants, complexes et contradictoires à l’écran. Leur chaos était perçu comme une preuve de profondeur, de génie ou de virilité, d’autant plus qu’ils étaient souvent entourés de femmes aimables, désirables et rassurantes, chargées de réparer leurs erreurs, de gérer le quotidien et de leur offrir une stabilité émotionnelle.
Mais être une femme correcte en permanence est épuisant… Phoebe Waller-Bridge parle même d’un “véritable cauchemar”. Interrogée par The Guardian en 2017, la comédienne résume cette injonction insensée : “En tant que femmes, on nous apprend dès notre plus jeune âge comment être une bonne fille, gentille et jolie. Mais en même temps, on nous dit que les filles bien élevées ne changeront pas le monde et ne feront jamais de vagues. Alors on se demande : qu’est-ce que je suis censée être, bordel ? Une révolutionnaire très polie ? C’est impossible.” C’est dans ce contexte que l’industrie culturelle s’empare de la Messy girl, jusqu’à en faire une héroïne de divertissement à part entière. Omniprésente dans les séries anglo-saxonnes (Girls, Euphoria, Derry Girls, Too Much…), elle s’est progressivement figée en archétype, reconnaissable à une série de traits narratifs prévisibles : une vie amoureuse perturbée, des relations familiales dysfonctionnelles, un rapport conflictuel au travail. Reste une question centrale : que se passe-t-il lorsque le désordre devient une allure et le mal-être un moteur narratif séduisant ? D’autant que la Messy girl est loin d’être une figure universelle. Elle demeure majoritairement blanche, jeune, mince, et protégée par un capital culturel ou économique qui lui permet d’absorber ses excès.
Dans un environnement plus prompt à individualiser le mal-être qu’à interroger les structures qui le produisent, elle s’impose comme un personnage idéal – parfois récupéré et vidé de sa charge subversive. Heureusement, certaines œuvres esquissant les contours de nouvelles héroïnes, capables d’exprimer colère, fragilité et contradictions sans filtre ni complaisance. Des Messy girls proches du réel, vives et inspirantes.
Renée Zellweger dans Bridget Jones (1996-2025)
“Grâce à Bridget Jones, j’ai le sentiment d’être vue et comprise”, nous confiait Renée Zellweger en interview. Et on comprend pourquoi. Depuis 1996, Bridget Jones est la Messy girl iconique par excellence : imaginée par la romancière Helen Fielding, qui puise largement dans sa propre vie, elle est maladroite, émotive, drôle, souvent à côté de la plaque, mais toujours terriblement attachante. Ivre au karaoké de Noël, larguée en costume de lapin Playboy, incapable de cuisiner autre chose qu’un désastre, elle pleure sur Céline Dion, un pot de glace à la main, et doute constamment d’être digne d’amour. Mais c’est justement dans ce chaos assumé que la journaliste aux joues roses et au blond ébouriffé brille autant. Ballottée entre crushs, ruptures, deuils et moments de grâce, elle avance coûte que coûte (même en pyjama). Une héroïne imparfaite et profondément humaine qui reste, encore aujourd’hui, un miroir rassurant pour toute une génération de femmes.