Un an seulement après avoir terrorisé le Festival de Cannes avec son terrible conte Kinds of Kindness (qui permettait au fabuleux Jesse Plemons d’y remporter le prix d’interprétation masculine), Yórgos Lánthimos continue de renouer avec les racines les plus cruelles de son cinéma (qui faisait la réussite de films comme The Killing of a Sacred Deer) avec Bugonia. Un film comme un huis clos, ou presque, réduit au face à face entre ses deux interprètes fétiches : le précédemment cité Jesse Plemons, donc, en complotiste tyrannisé et tyrannisant, et Emma Stone, terrifiante femme d’affaires à l’identité trouble. Le long-métrage débute lorsque le premier, nourri d’absurdes théories en ligne, selon lesquelles des extra-terrestres tenteraient de conquérir la planète en exterminant la race humaine, kidnappe la seconde, persuadé d’avoir trouvé là l’un des éléments clefs grâce auquel il pourra sauver l’humanité. Voilà pour le résumé. Par ce duel infernal, Lánthimos déploie un récit absurde, dont il a le secret, pour évoquer dans une même lancée, les conséquences terribles de la culture d’entreprise à l’heure du capitalisme tardif, la lente destruction du monde à l’aune du réchauffement climatique (provoqué par ce même capitalisme effréné), et les dangers, terribles, du complotisme. “La dystopie de ce film n’est pas vraiment fictive, déclarait le cinéaste alors qu’il présentait le film à la Mostra de Venise (dont il est reparti bredouille). Une grande partie reflète le monde réel.”
Le capitalisme contre l’humanité
“Vous pouvez partir à 17h30. Sauf s’il vous reste des choses à faire.” Avec cette phrase assassine, déclamée avec le plus grand des sourires, Emma Stone s’installe en épouvantable PDG dans ce que l’on retient peut-être comme l’une des meilleures scènes d’introduction de la filmographie de Yórgos Lánthimos. Comme un tandem, à l’aide du montage très fin de son collaborateur régulier Yorgos Mavropsaridis, le cinéaste présente ses deux personnages principaux, dont la routine se répond dans un vrai-faux dialogue inquiétant. Tandis que l’une se prépare chaque matin à écraser ses employés (tout en dissimulant ses pires actions grâce à un sourire d’une blancheur éclatante), l’autre, apiculteur à ses heures perdues, se prépare à écraser celle qu’il considère comme “la reine des abeilles”. Une analogie qui traverse le récit, jusqu’à une confrontation mémorable où Michelle Fuller (Emma Stone), confesse son admiration pour le système de ces insectes travailleurs et organisés “qui ne se plaignent jamais”. Et si la critique du capitalisme ne se niche pas au cœur du récit de Bugonia, c’est là que nous trouvons le film le plus intéressant, tant il évacue toute sympathie à l’égard d’une élite au pouvoir – même quand cette dernière se fait brutalement déboiter une jambe.
Pour lire au mieux les messages de Yórgos Lánthimos, ne devrions-nous pas nous fier au jugement de Teddy, son complotiste débridé ? À travers les yeux de son personnage principal, une PDG comme Michelle Fuller, qui figure en couverture de prestigieux magazines et pose aux côtés des premières dames américaines, mais qui martyrise ses employés (au point de les conduire tout droit vers l’hôpital, et la mort), ne peut être humaine. Sa cruauté, déguisée en une course vers le progrès et l’amélioration de la société, ne peut qu’être la manifestation d’une pensée plus sombre encore, visant à détruire la race humaine.