Juste avant l’été, les dernières parutions de la saison proposent un fascinant état des lieux de la littérature contemporaine : du New York seventies cabossé d’Iris Owens aux colères féministes explorées par Élodie Pinel, en passant par la fiction toujours jubilatoire de Salman Rushdie, la finesse stylistique de Lauren Groff, l’audace de Zeruya Shalev et les confessions nécessaires de Frédéric Pommier.
Après Claude d’Iris Owens
“Entre la chaleur d’étuve, la course-suicide et le supplice du compteur qui retournait le coteau dans la plaie de Claude, notre soirée aurait pu se dissoudre paisiblement dans la déconvenue et le silence, mais ç’aurait été compter sans le dieu infantile dont je suis le jouet.” Ne fut-ce que cette phrase résume à elle seule l’ironie mordante de la narratrice, Harriet, fruit de l’imagination d’Iris Owens, qui a vécu plusieurs vies littéraires dans les années 1950 et 1960 et n’a ensuite, après plusieurs séjours en Europe, plus quitté New York. Dont elle nous raconte, non sans verve, la bohème défoncée des seventies, des wanabee intellectuels, de la bourgeoise de la banlieue et d’un Chelsea hotel peuplé de freaks. Après avoir accumulé les dérapages (jamais contrôlés, toujours assumés), Harriet a affaire à un gourou… et Après Claude rentre dans une autre dimension. Un livre passionnant, et dont on salue la traduction de Josée Kamoun.
La Bagarre de Lauren Groff
“Quand je regarde autour de moi, je le vois chez tant d’autres femmes qui se le sont transmis depuis de stems immémoriaux, ce vent noir et incessant qui fait rage en moi.” Pour son troisième recueil de nouvelles, l’écrivaine américaine Lauren Groff, dont on a aussi bien admiré Les Furies que Matrix, réussit à faire de chacun de ces courts textes un microcosme narratif à lui seul. Qu’il s’agisse d’une mère fuyant avec ses enfants et au péril de sa vie la violence domestique, de l’obsession d’un simple d’esprit pour une femme qui ne lui rend guère son intérêt ou d’une jeune diplômée retrouvant foi en la vie en travaillant chez une dame âgée, toutes ces trajectoires sont d’autant plus remuantes qu’elles racontent toutes, chacune à leur manière, la complexe beauté du lien à l’Autre, et qu’elles sont écrites avec un remarquable sens de l’épure – traduit avec talent par Carine Chichereau.
Crush de Momo Yamaguchi
Voilà un premier roman très réussi signé par Momo Yamaguchi, une Japonaise vivant désormais loin de son pays natal, au Royaume-Uni. Aussi bien frustrée professionnellement que sexuellement, Mika, 24 ans, passe son été à Tokyo et souhaiterait enfin connaître les plaisirs de la chair. Le doux fantasme de la motte de beurre, Ego, Depresso, Variations sur un je t’aime: les titres de chapitres sont aussi savoureux que la lecture des états d’âmes de Mika, qui témoigne du paternalisme toujours aussi insupportable, de la médiocrité des hommes qu’elle rencontre mais aussi des possibilités de trouver refuge dans la sororité. Une manière de déconstruire les codes de la romance avec un enthousiasme parfois rageur… et facilement adaptable sur petit et grand écran. Traduit par Mathilde Janin.
La Onzième heure de Salman Rushdie
Après le récit autobiographique Le Couteau, qui revenait sur l’attaque qui avait bien failli lui coûter la vie, et lui a retiré l’usage d’un œil, Salman Rushdie ne s’avoue toujours pas vaincu et non seulement revient à la fiction mais aussi à la nouvelle. En témoignent ces cinq textes situés en Inde, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (dont deux ont déjà été publiés dans le New Yorker), dont les tensions narratives varient autant que les humeurs et les parcours des personnages. Chandni, Lord Emmem, S.M. Arthur, un vieil homme de la piazza… Cette dernière nouvelle se termine par cette phrase, “les mots nous font défaut”, et pourtant, ils sont toujours la meilleure stratégie de survie de Salman Rushdie.Traduction de Gérard Meudal.
Dansez sans moi de Zeruya Shalev
“Tout le monde est capable d’aimer, de divorcer, de sortir du lit le matin, de faire des tresses, d’allumer la télévision, de plonger dans un océan de miel. Alors qu’est-ce qui cloche chez moi?” Portraitiste du féminin par excellence, Zeruya Shalev nous a épaté avec Stupeur, Ce qui reste de nos vies ou Douleur et a récemment décidé de reprendre (très peu) et de republier son premier roman paru en1993, Dansez sans moi. Ou l’on est captivé par le monologue accidenté et parfois halluciné d’une narratrice dont les amours et la maternité ont été gravement bousculés… proche d’une Zeruya Shalev qui, à l’époque, voyait son couple se briser. S’il avait été incompris à sa sortie, Dansez sans moi témoigne aujourd’hui de toute sa force narrative et féministe, traduite par Laurence Sendrowicz.
Folles furieuses d’Élodie Pinel
Pourquoi persiste-t-on à prendre les femmes osant manifester leur colère pour des folles? Ou, au mieux, des mégères? Citant des figures littéraires (la fameuse Bovary comme Adrienne Mesurat), revenant sur les mécanismes de tels préjugés, qui ont eu raison de la santé mentale et physique des femmes, si ce n’est leur disparition, dans tous les sens du terme, l’enseignante et intellectuelle Élodie Pinel signe un essai à la fois très accessible et documenté tant du point de vue médiatique que bibliographique. Elle n’hésite pas non plus à convoquer sa propre expérience, afin de rappeler que “la colère féministe est une énergie de survie et d’émancipation”, qu’il faut s’emparer du rire comme se réapproprier son corps pour résister au mépris patriarcal… tout en rendant compte du discrédit qui a été, si souvent et si longtemps, jeté sur les féministes combattantes. Un essai précieux!
Derrière les arbres de Frédéric Pommier
Alors que la pédocriminalité vient de connaître un énième et insoutenable soubresaut avec la mort de Lyhanna, l’auteur et journaliste Frédéric Pommier livre un récit à la fois sensible et percutant sur les violences sexuelles qu’il a subi dès l’enfance. En cinq actes, il décrypte une enfance traumatisée, malgré les mécanismes de refoulement. Les attaques subies de la part de trois hommes, entre quatre et sept ans. L’adolescence honteuse et blessée, la révolte et la colère, les excès sexuels. Et puis les rencontres avec d’autres victimes, l’envie de vivre, envers et contre tout, et le parcours judiciaire. Se confrontant à l’un de ses agresseurs, en couchant sur papier ces agressions, Frédéric Pommier opte pour une écriture précise – et l’emploi de la troisième personne n’enlève en rien la force du propos.






