Imaginez New York, à l’aube des années 1970. La ville est sale, dangereuse même. Mais bouillante. Elle fuse d’une énergie nouvelle, une sorte de pulsion créative encore inédite. Au cœur de Greenwich Village à Manhattan, un nouveau studio vient d’ouvrir, à l’initiative du guitariste Jimi Hendrix, du designer John Storyk et de l’ingénieur du son Eddie Kramer. Electric Lady. Un lieu déjà sacré d’une aura presque mystique. Pensez aux musicien·nes que vous considérez comme cultes. Tous·tes sont passé·es entre les murs de l’Electric Lady, de David Bowie à Jim Jarmusch, en passant par Lady Gaga et Taylor Swift.
Déplaçons-nous dans le temps. Nous sommes en 2009, et le Français Maxime Le Guil est en stage dans ce même studio. Sans doute l’image lui reste en tête, comme un doux songe, un rêve à accomplir. Peut-être même qu’elle le hante, à mesure qu’il entame le projet Mix with the Masters avec son partenaire Victor Lévy-Lasne, rencontré au cours de leurs études respectives. Mix with the Masters est à envisager comme une sorte de réseau virtuel des producteur·ices du monde entier, nourri par des masterclasses et des cours inédits. Le projet marche bien. Très bien, même. Des résidences sont organisées dans le sud de la France, au studio La Fabrique à Saint-Rémy de Provence. Mais toujours, l’image d’Electric Lady, et de ses échanges artistiques devenus historiques, reste en tête. Jusqu’à enfin voir le jour sous la forme du studio Rue Boyer, quinze ans plus tard, au cœur de Belleville. Mais le vrai coup de théâtre, c’est l’engouement immédiat pour ce nouveau havre créatif dans le 20ème arrondissement parisien. De Pharrell Williams à Rosalía, les plus grands artistes actuels se bousculent déjà pour s’y rendre, et peu importe si les bus de leurs tournées entrent à peine dans l’infime rue parisienne. Alors que Wuthering Heights, le tout nouvel album de Charli xcx, a en partie été conçu au studio Rue Boyer, Vogue France vous propose de relire un reportage réalisé en février 2024, pour comprendre l’emballement.
@ Mix with the Masters
Les producteurs, de l’ombre à la lumière
En février 2024, Jack Antonoff est entré dans la légende, presque autant que sa consœur et partenaire créative Taylor Swift. En effet, le producteur remportait, pour la 3ème année consécutive, le titre de “meilleur producteur de l’année” aux Grammy Awards. Son nom est depuis bientôt 10 ans l’un des plus célèbres et demandés de l’industrie musicale ; il a travaillé avec Lana Del Rey, St. Vincent, Lorde ou encore Kendrick Lamar. Mais sa carrière est contemporaine d’une mise en lumière inédite du travail des producteurs, dans tous les genres musicaux confondus. Si dans le rap, il est plus commun de parler de “beatmaker”, leur reconnaissance est tout aussi essentielle qu’elle est récente, que celle de leurs collègues du monde de la pop. C’est par exemple, une chanteuse comme l’Espagnole Bad Gyal, qui mentionne tous ses producteurs comme des collaborateurs officiels dans les titres de ses chansons, ou encore un producteur comme Eazy Dew (ou Sylvain Decayeux à la ville), connu pour son travail avec le rappeur parisien Josman, dont on reconnaît les morceaux grâce à l’annonce du nom du producteur dès les premières secondes (un processus devenu commun dans les années 2000, appelé le tag).
“Pendant des décennies, le métier de producteur était très secret, ce qui était alors lié à l’économie des années 80 et 90. Ils avaient des techniques très précises pour obtenir leur son. Après les séances en studio, ils effaçaient tous les réglages pour que personne ne puisse reproduire ce qu’ils faisaient, raconte Victor Lévy-Lasne, cofondateur du programme Mix with the Masters et du studio Rue Boyer. Puis, à l’aube des années 2000, les studios commencent à fermer. À l’ère du numérique, les disques ne se vendent plus et les labels coupent les vivres à la production des disques. En parallèle, avec ce même avènement du numérique, n’importe qui peut faire un disque avec un ordinateur et micro. Vingt ans plus tard, j’ai l’intuition que l’on revient à une volonté de qualité en termes sonores. Tu peux avoir tous les ordinateurs du monde, si ta prise est mauvaise, c’est foutu”.
