En pensant au phénomène du hate watching, j’ai repensé à un épisode récent de ma vie sociale. J’ai organisé une soirée pizzas et une séance de masques visage avec des amis tout en regardant un film de notre choix. Après avoir passé un temps inconsidéré sur l’écran d’accueil d’une plateforme de streaming bien connue, nous nous sommes mis d’accord sur un film que nous savions tous qu’il était mauvais. Ce n’est pas particulièrement parce que nous avons mauvais goût ou que nous ne savons pas apprécier un film avec un scénario bien ficelé, c’est juste qu’à ce moment, nous avions envie d’une intrigue simple avec des événements pas toujours cohérents mais qui n’ont pas la prétention de l’être.
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Une tendance présente dans le dialogue social (et culturel)
Regarder quelque chose qui, au fond de soi, nous horripile, mais ressentir l’envie de le voir quand même, relève d’une sensation quelque peu étrange. C’est le phénomène du hate watching, le fait de regarder un contenu tout en le détestant. Avant d’appuyer sur “play”, vous savez que ce que vous allez voir ne méritera pas d’être cité dans une conversation, mais, malgré tout, vous choisissez volontairement de tomber dans le panneau, puis vous vous demandez immanquablement pendant le générique de fin : pourquoi ai-je investi mon temps dans le visionnage de ce navet ? D’après Elena Dapra, psychologue experte en bien-être et analyste du comportement, “le cerveau recherche des stimuli rapides et prévisibles. Même si nous ne l’aimons pas, ce contenu déclenche une curiosité, parfois morbide, ou une distraction immédiate.” Elle ajoute : “C’est facile à regarder, cela n’exige pas d’effort particulier et, à court terme, cela régule l’ennui ou l’anxiété.”
Outre les films et les séries qui nous accrochent mais nous mettent mal à l’aise en société, que l’intrigue corresponde ou non à nos goûts et à nos centres d’intérêt, il y a aussi la “trash TV” plus classique ou les émissions de téléréalité conçues pour le pur divertissement. Il faut l’accepter : nous aimons commenter ce type de contenus objectivement mauvais. “Critiquer ou commenter des contenus que nous détestons peut nous donner le sentiment de faire partie d’un groupe ou de réaffirmer notre identité”, d’après la psychologue. Le hate watching n’est pas nouveau, mais il est particulièrement prégnant sur Internet, où se mêlent commentaires, opinions et points de vue totalement opposés, donnant lieu à des conversations autour de certains films, séries, discours ou contenus viraux. “Sur les réseaux sociaux, on participe, on donne son avis et on se compare”, explique Elena Dapra. “On ne se contente pas de regarder les contenus : on les interprète à partir de sa propre identité”, ajoute-t-elle. Trouver un groupe de personnes qui ont le même avis que vous sur le film que vous venez de voir peut également être réconfortant. “C’est là que l’irritation se mêle à la curiosité, au jugement et à l’appartenance au débat”, explique le psychologue. “C’est beaucoup plus interactif que le hate watching classique.” Un phénomène guidé par le désir de se mêler à ces conversations et, donc, à la vie sociale contemporaine.
Critiquer en signe d’appartenance
“L’indignation active beaucoup d’énergie émotionnelle”, poursuit la psychologue. “Nous nous sentons plus éveillés, plus ‘accrochés’, avec un sentiment de contrôle moral qui nous amène à penser : ‘Je ne suis pas comme ça’”, ajoute-t-elle. Un contraste qui peut être très stimulant et qui, effectivement, fonctionne comme une régulation émotionnelle. “Bien que cela puisse sembler paradoxal, le hate watching nous décharge, il nous procure un lieu sûr où placer notre colère ou notre agacement et, pendant un moment, il nous empêche de nous connecter à des émotions plus profondes”, d’après l’experte.
D’autre part, il y a les algorithmes, qui “renforcent tout ce qui génère des émotions intenses, y compris les négatives”, souligne Elena Dapra. Nous recevons des contenus d’après ceux que nous voyons, et si nous réagissons (même si c’est par colère, précise la psychologue) à un contenu que, au fond, nous détestons, cela revient en boucle. Il existe d’ailleurs sur les réseaux sociaux des créateurs de contenus spécialisés dans le phénomène du hate watching.