Ici, Carrère remonte le fil de sa propre période mystique pour interroger la naissance du
christianisme à travers Luc et surtout Paul, qu’il surnommera plus tard le saint patron des
bipolaires ! Vertigineux roman hybride, entre enquête historique, exégèse biblique,
mélodrame conjugal et réflexion spirituelle. Et, parce qu’on est bien chez Carrère, non dénué d’humour… Tout en posant, très sérieusement, la question de ce que signifie croire… ou pas. C’est brillant, érudit (on y apprend mille choses), ambitieux (le plus copieux Carrère à ce jour) et un peu scandaleux (mêler autofiction très intime au Nouveau testament, il fallait le faire).
Yoga (2020)
“J’écris pour devenir un meilleur être humain, c’est vrai, j’écris parce que j’aime écrire,
j’écris par goût du travail bien fait, j’écris parce que c’est ma façon de connaître la réalité.
Mon travail est le bastion de mon ego. Cela dit, je pense qu’il ne faut pas être trop
scrupuleux.”
Ne pas se fier au titre. Plutôt qu’“un petit livre souriant et subtil sur le yoga” qu’il aurait aimé écrire, Carrère raconte sa plongée dans la dépression, sa bipolarité et ses tentatives de reconstruction. S’il s’agit également d’inspiration d’expiration, de méditation, de randonnée, il pousse dans ses retranchements son art de l’autofiction. On croise les couloirs de Sainte-Anne, le mantra de Jack Nicholson dans Shining, un émouvant hommage à feu son éditeur, Paul Otchakovsky-Laurens, mais également à Bernard Maris. Sans aucune complaisance envers sa vulnérabilité, décryptant et détournant ses angoisses, Carrère signe l’histoire d’une folie, la sienne, en plus d’une confession qui parle à tous.
V13: chronique judiciaire (2022)
“‘Nom du père et de la mère ? – Le nom de mon père et de ma mère n’ont rien à faire ici.
Profession ? – Combattant de l’État islamique.’ Le président regarde ses notes et, placide :
« Moi, je vois : intérimaire.”
14 accusés, 1800 parties civiles, 350 avocats, un dossier haut de 53 mètres. Il s’agit donc du procès du 13 novembre, de son nom de code V13. Sur le banc des chroniqueurs judiciaires, où il est présent au nom de L’Obs, Emmanuel Carrère observe, écoute, rapporte ce qu’il se dit, les petites phrases et les grandes tirades, ne plombant jamais davantage la dramaturgie. Ici, toutes les voix se font entendre, les gestuelles et les visages parlent même sans prononcer une parole. Suivant son art du chapitrage explicite, l’écrivain a fait du récit judiciaire “une traversée” qui nous saisit à chaque page par sa justesse – le mot aura été rarement si bien choisi. Et on se surprend même à sourire, lors de fulgurances lapidaires qui en disent plus que de longs discours larmoyants.
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